• L'ami

    Alors que je ne l'attendais plus
    et bien qu'il fût très tard
    le poème m'a rendu visite
    hier soir

    Nous avons parlé
    tous les deux
    sous la petite lampe
    de la chambre

    J'ai même oublié
    la compagnie
    d'ombre
    de ma solitude

    Et lorsqu'un peu 
    ivre de mots
    j'ai fermé les yeux
    le poème s'est couché

    au centre de la page
    pour me regarder
    dormir
    Je le sais

    car je l'ai retrouvé
    à l'aube
      tout près
    de mon visage

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Mais
    qui donc
    a marché
    dans la neige?

    Certains pas
    tournent à gauche;
    d'autres
    à droite...

    Dans la neige,
    les pas
    de chaque
    homme

    se ressemblent,
    se mélangent
    et vont
    dans toutes les directions,

    vous menant
    ainsi
    vers les vierges
    possibles

    du monde...

    Géraldine Andrée

  • Mémoire de l'écriture... Ecriture de la mémoire

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    J'écris pour rendre mémoire
    à toutes ces vies
    condamnées à l'oubli

    -un pétale surpris par le vent
    une feuille froissée par le chant
    un sourire dans l'entrebâillement de la nuit

    J'écris pour donner une trace à tout ce qui
    fut trop léger et ne se déposa nulle part
    mais qui vécut

    le temps d'un regard

    Géraldine Andrée

    Image: Vincent van Gogh (1853-1890); Lauriers roses 1888

  • Abandon

    Eteindre la lampe
    reboucher l'encrier
    ranger les plumes
    de pointes différentes

    et les cahiers inachevés
    dans la nuit permanente
    du grand secrétaire 
    en chêne

    Tapoter les coussins
    pour effacer 
    du tissu les signes
    des mains anciennes

    Puis d'un seul 
    mot doux 
    -ultime
    faire sortir le chat 

    Et en partant
    sur la pointe
    des pieds
    offrir sans regret

    la chambre
    à la lune
    blanche
    qui se reflète
    dans le silence

    Géraldine Andrée

  • Le timbre poste

    Il fallait le détacher très doucement des autres timbres pour ne pas déchirer ses bords de dentelle...
    Le timbre, en effet, est aussi fragile qu'un papillon qui ne parvient plus à voler si l'une de ses ailes est blessée.
    Trop éraflé, il eût été refusé par le postier.
    Puis, lorsqu'il se tenait intact et tout léger au bout de l'index, il se laissait humecter.
    On pouvait même le déposer au coin droit de l'enveloppe dans un ultime baiser.
    On était alors certain que la lettre arriverait à l'aurore suivante, qu'elle attendrait l'ami sur le bol de faïence, grande aile blanche éclose dans la patience.
    Mais aujourd'hui, les messages abrégés sous forme de SMS/MMS,
    qui prétendent voler à la vitesse de la lumière,
    se heurtent et chutent dans le paysage fleuri d'un écran,
    refermant leurs ailes
    virtuelles.

    Géraldine Andrée