• Odette

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    Je montrais souvent à Odette mes vêtements blessés.
    J'entrais, le matin, dans sa cuisine alors qu'elle épluchait des légumes et faisait rissoler un navarin d'agneau.
    -Que t'est-il arrivé, ma fille?
    Je lui montrais un fil tiré, un accroc...
    -Si tu savais! Une branche, une haie!
    Odette mettait ses lunettes pour voir de plus près:
    -Bon! Ce n'est pas grave! Je soignerai ça! Mais reste donc pour le déjeuner!
    Et Fifi, la chatte, venait se frotter contre mes jambes...
    L'après-midi, dans l'ombre de l'atelier, l'aiguille opérait méticuleusement, suturait les bords de la plaie en lançant des reflets d'or.
    Puis Odette dépliait une étoffe presque neuve:
    -Voilà! Tu peux la porter encore!
    A peine décelait-on, à l'envers du tissu, une cicatrice faite par un fil plus visible que les autres...
    Odette est partie, il y a quelque temps, à l'aube,
    sur des pas de coton...

    Et je sais pourquoi
    un grand drap
    s'étend parfois
    au-dessus de notre village:

    C'est Odette
    qui, sans aucun doute,
    s'amuse à coudre
    tous les nuages.

    Géraldine Andrée

  • Pouvoir de la poésie

    La poésie
    c'est la vie
    car elle t'apparaît

    dans des moments
    où tu ne crois plus
    à la vie

    tel l'enfant
    qui soulève
    un caillou

    et y trouve
    une brindille
    un insecte

    une feuille
    ou simplement
    le sable

    sur lequel
     le caillou
    arrondi

    s'imprime
    et signe
    son silence

    Géraldine Andrée

  • La maison initiale

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    Tu aimerais retrouver la maison initiale
    celle d'où irradie ta langue natale
    la maison de l'enfance première:
    lorsque les jeunes syllabes couraient d'herbe en herbe
    que les rires roulaient dans le couloir
    que les histoires formaient une ronde sur le tapis persan les dimanches de pluie
    que les lèvres juste avant le sommeil invitaient les mots sous la lampe

    la maison des livres dont les titres étoilaient l'ombre de la sieste
    la maison des signes qui traversaient comme des papillons le silence des soucis
    la maison des conciliabules dans la salle d'eau: Mais où diable se cache la fée aux yeux d'or?
    la maison des conseils murmurés dans la cuisine après l'infusion du soir
    la maison des souffles qui battaient à fleur de peau quand la chambre se refermait sur elle-même

    Vivre c'est voyager
    de maison en maison
    et insidieusement oublier
    la maison initiale
    d'où pourtant irradie
    cette parole fondamentale
    prononcée au-delà du temps:

    Tu aimes parce que tu es
    Tu aimes parce que tu sais
    qui tu étais
    dans la maison
    de l'enfance première:
    De toutes ses voix
    disparues désormais

    naît
    renaît
    sans cesse
    ta voix
    au long cours
    -jeunesse
    de toujours.

    Géraldine Andrée

    Image: Claude Monet (1840-1926); Fisherman's Cottage on the Cliffs at Varangeville

  • Sans titre

    Après avoir doucement
    couché le poème
    sur la page
    blanche,

    je ressens
    une grande
    absence
    que traverse

    le soleil
    du silence:
    le poème
    est là

    mais il n'est plus
    à moi.

    Géraldine Andrée

  • La conversation

     partage,complicite,amants

    Toi et moi, nous discutons
    pour savoir quand
    le rosier refleurira vraiment
    entre nos deux jardins:

    En verrons-nous bientôt
    les boutons à l'aube?
    Seront-ils plus rouges
    que l'an dernier

    ou plus pâles
    -presque à la limite
    du rose?
    Qui sait...

    Mais je me demande
    si l'enjeu
    de cette longue
    conversation

    n'est pas de chercher
    dans les yeux
    de l'Autre
    une réponse

    claire
    à cette silencieuse
    question
    que chacun

    se pose
    toutes les nuits
    où les mots non dits
    ne dorment pas:

    Comment nommer
    ce sentiment
    qui existe
    entre nous deux?

    Est-ce de la passion
    ou un amour plus doux
    -presque à la limite
    de l'amitié?

    Qui sait!

    Géraldine Andrée

  • J'aime

    le verbe du vent
    dans les feuilles
    le chant des oiseaux
    au bord du sommeil
    le langage de l'eau
    là sous les racines
    car eux ne me jugent pas
    par les mots

    Géraldine Andrée

  • Le rendez-vous

    Excusez-moi,
    je vous en prie,
    si je m'absente
    un peu plus tôt

    en cet après-midi
    de dimanche:
    ce serait dommage
    que je manque

    ce petit rayon
    de lumière
    qui joue
    à cache-cache,

    qui joue
    à l'enfance
    avec les épaules
    et les hanches

    de la colline
    Sainte Claire
    à six heures
    précises.

    Géraldine Andrée