Les prunes

La lumière baissait doucement
et il me semblait qu'elle laissait
sur la nappe, en partant,
ses pétales d'argent.

J'ai vidé mon verre
de la dernière goutte de liqueur
-et toi, pour m'accompagner dans le couloir,
tu as serré ton châle sur ton coeur.

Au moment où nous franchissions le seuil,
tu as déposé dans une petite serviette
de papier blanc
quelques prunes violettes,

que tu as ensuite
cachées dans ma main droite,
et ce fut pour moi presque
une offrande:

"Tu les mangeras demain,
en guise de dessert."
J'ai descendu ainsi la côte,
les mains jointes

afin de ne pas semer
par mégarde
les prunes
en chemin.

Le vent s'était levé
dans les arbres
et j'entendais
les feuilles s'appeler.

A chaque pas,
la lanière de mes sandales
mordillait
mes chevilles.

Dans ma chambre,
j'ai disposé, épuisée,
les prunes de cette fin d'été
au coeur d'une soucoupe

puis je suis allée me coucher.
Le lendemain matin,
l'appel du téléphone
m'a réveillée,

et j'ai appris la nouvelle.
Je me suis frotté,
hagarde,
les yeux au soleil.

Ce n'était pas si loin,
c'était juste la veille;
et pourtant, je ne descendrais plus
la côte de ta maison,

effrayée par le vertige
du vent dans les feuilles.
J'aurais offert à une main invisible
tous les jours de ma vie

pour avoir encore
mal aux chevilles
en rentrant
de chez toi.

Voici le jour
d'aujourd'hui
et je n'ai toujours
pas mangé les prunes

qui sont rouges
et gonflées
comme des yeux
qu'on a trop longtemps

cachés
dans la blanche nuit
d'un mouchoir
en papier.

Géraldine Andrée

 

Commentaires

  • Très émouvant !

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