• Palmyre

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    Je ne sais pas comment le nom Palmyre m'est venu...

    Je me souviens de ces syllabes qui se sont prononcées d'elles-mêmes : c'était un soir frais d'été, dans le chalet des vacances ; la fenêtre était ouverte ; j'entendais bruire le bleu foncé de l'herbe; la bouilloire ronronnait ; bientôt, ma mère verserait l'eau chaude sur la pincée de thym.

    De tout cela, oui, je me souviens.

    Je regardais luire le tuyau d'argent de la cuisinière sous la lampe un peu pâle.

    Je savais qu'il y avait là-bas un puissant soleil qui se mêlait au silence ; l'air brûlait très tôt et, en début d'après-midi, des ombres blanches comme des mirages se levaient des pierres.

    Je n'y étais jamais allée, je le jure, et pourtant, Palmyre appartenait à ma mémoire depuis toujours et j'entendais sourdre son nom comme le murmure d'une source qui aurait dévalé secrètement la pente du temps.

    J'ai alors énoncé clairement ceci :

    "Il faut que j'aille à Palmyre, un jour."

    Je me suis dépêchée d'y aller dans l'année, obéissant à une mystérieuse injonction et à une sombre prémonition qui me soufflaient que Palmyre l'immortelle n'était pas éternelle. J'ai eu raison.

    J'ai eu raison de toucher les pierres et de fouler la poussière millénaire.

    Désormais, Palmyre n'est plus.

    Poussière ses pierres sont devenues.

    Le soleil est toujours aussi puissant. Mais le temple qui le célèbre comme un dieu, le temple de Baal, est tombé il y a quelques jours.

    Ce soir, les syllabes se prononcent d'elles-mêmes sous la lampe qui annonce l'automne...

    Mais j'hésite à les accueillir, à les faire éclore à fleur de lèvres. Il me semble que j'appelle une personne décédée. Je préférerais que le silence à jamais les contienne.

    Il ne me reste que le souvenir, en ce soir frais de fin d'été, d'un nom qui m'est venu un soir d'une mémoire appartenant peut-être encore pour quelque temps à tous, 

    avant que celle-ci ne s'efface elle aussi, 

    comme les lettres d'un nom que l'on oublie 

    parce que l'on a renoncé,

    tant que l'on est en vie,

    à le prononcer.

     

    Géraldine Andrée

    Image : le théâtre de Palmyre

  • Le miroir ovale

    Il paraît que le miroir s’est brisé là-bas, tu sais, le petit miroir ovale au cœur de la chambre bleue qui donnait sur le quartier chrétien.
     
    Quand j’ai appris cela, j’ai cru que mon visage s’était brisé en mille morceaux. Et j’ai passé ma main sur mon menton, ma bouche, mes joues, mon nez, mes yeux, mon front.
     
    Mon visage est là ; rien ne manque ; je sens même sous mon index quelque chose de plus, une ridule entre les deux sourcils, le pli du doute ou du souci, on dit.
     
    Mais le miroir ovale, lui, s’est brisé là-bas.
     
    Souviens-toi : j’y voyais le lit, la chaise de bois, la robe de printemps dépliée pour la soirée pendant que dehors, s’élevaient les voix des marchands de dattes et d’encens.
     
    Tout le verre a volé en éclats.
     
    Il faudrait rassembler ces nombreuses étoiles minimes pour retrouver notre temps de lumière.
     
    Mais il ne me reste que des fragments de mémoire
    comme miroir.

    Géraldine Andrée